Archiver pour novembre 2016
Posté le 16 novembre 2016 - par miloucooking
L’huître triploïde, c’est quoi ?
[Article revu et copieusement enrichi le 16 octobre 2018.]
Nous sommes dans les mois en -r-, et le moment paraît donc opportun pour parler de l’huître triploïde. Comme on entend tout et son contraire et qu’on ne plaisante pas avec les huîtres, voici quelques éclaircissements sur ces organismes génétiquement manipulés qu’on met dans nos assiettes sans nous en informer. Des méthodes de production industrielles développées par l’Ifremer et appliquées dans de grandes écloseries permettent d’obtenir des naissains (larves d’huîtres) qui possèdent trois jeux de chromosomes (triploïdes) au lieu de deux (diploïdes), comme c’est le cas pour l’huître naturelle. On ne peut pas parler d’organisme génétiquement modifié car rien n’est ajouté artificiellement au génome de l’huître, mais on peut parler de manipulation génétique. Les inquiétudes que cela soulève concernant l’équilibre de l’écosystème, les risques de contamination des élevages voisins et les conséquences en termes de dépendance économique pour les producteurs sont du même ordre que pour les semences OGM.
L’huître triploïde elle-même, quasiment stérile, est considérée comme sans danger pour l’écosystème. Le problème, c’est que pour la produire, on fabrique par des manipulations en laboratoire des super-géniteurs mâles tétraploïdes, avec donc quatre exemplaires de chaque chromosome, qui eux sont féconds, et peuvent constituer un risque pour l’environnement. Afin de faire comprendre la nature de ce risque écologique, je vais me lancer dans une explication un peu technique des mécanismes génétiques en jeu dans la reproduction des huîtres… je vais tâcher d’être claire et de proposer des schémas simples.
***Si vous n’avez pas le courage, rendez-vous aux prochaines étoiles***
Au fil de l’explication, je vais proposer quatre schémas qui montrent dans deux situations différentes la transformation d’une cellule à deux chromosomes en gamètes (cellules sexuelles) puis la fécondation entre deux gamètes pour former une nouvelle cellule. Les deux chromosomes, un bleu et un rouge, vont tantôt seuls (n), tantôt par deux (2n), par trois (3n) ou par quatre (4n) selon la ploïdie. Dans les schémas, n correspond au nombre de couleurs représentées, soit 2. Je me suis arrêtée à 2 pour simplifier la représentation, mais l’huître naturelle possède 10 paires de chromosomes, qui seraient donc de dix couleurs différentes si j’avais entrepris de tous les représenter.
N.B. : Ces schémas visent à représenter de manière simplifiée les mécanismes de la méiose (division de la cellule en gamètes) et de la fécondation afin de faire comprendre les grandes lignes de la reproduction en laboratoire de l’huître triploïde et ne prétendent en aucun cas rendre compte de la complexité du brassage génétique à l’œuvre dans la reproduction sexuée.
En génétique, on appelle ploïdie le nombre de jeux complets de chromosomes que possèdent les cellules d’un organisme vivant. L’huître, comme l’homme et la plupart des espèces animales, est naturellement diploïde, c’est à dire qu’elle possède deux jeux complets de chromosomes, soit une paire de chaque. On parle de 2n chromosomes, n étant le nombre de chromosomes d’un jeu complet, chaque chromosome étant constitué de deux brins identiques appelés chromatides. La reproduction sexuée passe par un processus de division cellulaire spécifique aux cellules sexuelles qu’on appelle la méiose, au cours de laquelle la cellule d’origine à 2n chromosomes devient d’abord 2 cellules haploïdes à n chromosomes puis 4 cellules à n chromatides (2n > n + n + n + n) – je sais, d’un point de vue mathématique, c’est bancal, mais comme le chromatide simple porte rigoureusement les mêmes informations que le chromosome double et va finir par se dédoubler à nouveau, d’un point de vue génétique, ça marche. Regardez…

Division méiotique d’une cellule diploïde à 2n chromosomes en quatre gamètes à n chromatides
(Cliquer pour agrandir)
La fécondation chez les organismes diploïdes consiste en l’union de deux gamètes à n chromatides, l’un mâle et l’autre femelle, qui additionnent leur matériel génétique pour constituer une nouvelle cellule à 2n chromatides, qui devient une cellule à 2n chromosomes par réplication (n + n > 2n).

Fécondation entre deux gamètes haploïdes issus d’une cellule diploïde
(Cliquer pour agrandir)
Un dysfonctionnement lors de l’une ou l’autre phase de la méiose peut aboutir à la naissance d’un organisme porteur d’anomalies génétiques, comme par exemple la triploïdie, qui survient dans la nature pour un faible pourcentage de fécondations chez l’huître. Ces huîtres triploïdes ne produisent pas ou très peu de gamètes, et on les considère donc comme stériles, mais c’est tout de même des gamètes femelles triploïdes 3n bloqués chimiquement qu’on féconde avec des gamètes mâles normaux à n chromosomes pour produire artificiellement des « supermâles » tétraploïdes à 4n chromosomes, dont les gamètes possèdent 2n chromosomes. Vous me suivez ?

Division méiotique d’une cellule à 4n chromosomes en quatre gamètes à 2n chromatides
(Cliquer pour agrandir)
Ces supermâles tétraploïdes 4n produisent des gamètes diploïdes 2n, qu’on utilise pour féconder des gamètes femelles normaux haploïdes n, et c’est ainsi qu’on produit en grand nombre les naissains triploïdes 3n (2n + n = 3n) qui peuplent de plus en plus d’exploitations ostréicoles.

Fécondation d’un gamète femelle n par un gamète mâle 2n engendrant une cellule 3n
(Cliquer pour agrandir)
***Si vous avez sauté la partie technique, vous pouvez reprendre votre lecture ici***
Les super-géniteurs mâles tétraploïdes développés et fournis aux écloseries par les laboratoires de l’Ifremer sont manipulés avec précaution et isolés du milieu naturel, mais on imagine bien que si un incident survenait qui mette en contact ces super-reproducteurs avec la mer ou l’océan, ils y féconderaient alors les huîtres diploïdes naturelles pour donner naissance à des huîtres triploïdes dont la multiplication pourrait être un désastre écologique.
Par ailleurs, si les huîtres triploïdes sont considérées comme stériles, elle produisent tout de même une faible quantité de gamètes qui, en fécondant les huîtres diploïdes du milieu naturel, peuvent donner lieu à toutes sortes d’autres anomalies dont les conséquences n’ont pas été étudiées. Et comme les huîtres triploïdes sont élevées comme les autres dans la mer ou l’océan, rien ne garantit que ça ne puisse pas venir perturber les élevages naturels environnants.
Un autre aspect préoccupant concerne le modèle agricole. En effet, les ostréiculteurs qui choisissent d’élever des huîtres triploïdes perdent leur indépendance puisque leurs huîtres, stériles, ne se reproduisent pas de manière naturelle, et qu’ils doivent donc se fournir chaque année en naissains triploïdes auprès des écloseries, leur production étant donc complètement dépendante de ces dernières.
L’huître triploïde est commercialement intéressante parce qu’elle se développe plus vite – trois ans contre cinq ans pour l’huître naturelle – et que, étant stérile, elle n’est jamais laiteuse, même durant l’été, leur période naturelle de reproduction. La qualité constante toute l’année est d’ailleurs un bon indice du recours de l’ostréiculteur à la triploïdie. Pour citer des exemple parmi les grandes maisons qui ont misé sur le luxe et la haute gastronomie, la production est exclusivement triploïde chez Gillardeau à Marennes-Oléron, et partiellement chez Tarbouriech sur l’étang de Thau. Cela n’enlève rien à la valeur de leurs méthodes d’élevage et d’affinage ni aux qualités gustatives de leurs produits, mais cela pose tout de même question, surtout lorsque les professionnels qui se fournissent chez eux mettent en avant des préoccupations éthiques sur d’autres catégories de produits.
Environ la moitié des huîtres produites en France sont aujourd’hui triploïdes, et ce chiffre fluctue en fonction des variations de la mortalité des naissains naturels et triploïdes. Des ostréiculteurs traditionnels et des consommateurs impliqués demandent que soit rendu obligatoire un étiquetage mentionnant la méthode de production afin que le consommateur puisse savoir ce qu’il achète, mais malgré un nouvel espoir donné par l’Assemblée Nationale et repris aussitôt par le Sénat en septembre 2018, ils n’ont pas obtenu gain de cause à ce jour. En attendant, voici quelques trucs pour lutter contre l’essor commercial de ces huîtres biotechnologiques et s’assurer de consommer des huîtres naturelles :
• Réclamer des huîtres laiteuses en été quand on aime ça ou attendre la rentrée.
• Rechercher le label « Huîtres nées en mer ».
• Trouver les producteurs sur leur lieu de production ou sur les marchés, et discuter avec eux de leurs méthodes de travail.
• Consulter le site Ostréiculteur Traditionnel, où sont référencés par département des ostréiculteurs qui élèvent des huîtres naturelles selon des méthodes traditionnelles.
Vous les aimez comment, vous, vos huîtres ?
Moi, c’est un tour de moulin d’un bon poivre parfumé, et miam !
Pour aller plus loin
• Un entretien avec Catherine Flohic paru en février 2018 sur le site Atabula.
www.atabula.com/
• L’Huître triploïde, authentiquement artificielle, documentaire d’Adrien Teyssier, La laverie production (2015).
https://vimeo.com/
• Le site dédié, qui présente le film et donne aussi d’autres pistes.
http://huitretriploide.com/
• L’huître en questions de Catherine Flohic, photographies de François Flohic, Les ateliers d’Argol (2015).
www.lesateliersdargol.fr/
Sources
https://fr.wikipedia.org/
www.espace-sciences.org/
www.infogm.org/
www.ostrea.org/
www.ostreiculteurtraditionnel.fr/
